Arrêtez d’être un paillasson.

Personne ne se réveille un matin avec l’intention de devenir un paillasson.
Pourtant, certain.e.s finissent par le devenir sans même s’en apercevoir.
Non pas parce qu’ils/elles seraient faibles. Ni parce qu’ils/elles manqueraient de caractère.
Mais parce qu’ils/elles abordent les relations humaines avec une forme de naïveté dont ils/elles n’ont même pas conscience.
Tendre l’autre joue, ça suffit !

Certains humains regardent le monde avec une vision particulière et spécifique.
Ils imaginent vivent dans un monde au sein duquel les autres accordent la même valeur qu’eux à la parole donnée, au respect, à la loyauté, à la bienveillance ou à la réciprocité. J’en ai fait partie jusqu’à ma jeune vie d’adulte et la douche a été froide.

Ces personnes prêtent aux autres leurs propres intentions.
Cela est un processus tout à fait naturel.
Nous, humains, analysons le monde en pensant que les autres fonctionnent comme nous. Mais il n’en est rien.

Or, lorsque nous découvrons qu’il n’en est rien. Nous sommes tout d’abord surpris.es, puis déstabilisé.e.s.
La suite est variable. Soit on change drastiquement de positionnement face au monde, soit on cherche une explication qui nous permette de continuer à croire que tout ira bien.

Dans le second cas, ces personnes minimisent :

« Il n’a sûrement pas fait exprès. »

Cherchent à justifier :

« Il traverse une période difficile. »

Et elles finissent par attendre un changement.

« Cela va s’arranger. »

Elles espèrent que la Vie va tout arranger sans qu’il n’y ai rien à faire pour favoriser cela en dehors d’attendre que les étoiles s’alignent.

J’ai bien connu cela. J’étais une experte en détermination de circonstances atténuantes. Mais ça, c’était avant.

Pendant ce temps, les limites de l’acceptable continuent de reculer.

Ce qui n’était qu’un écart devient une habitude. L’exceptionnel devient la règle.
Jusqu’au moment où certain.e.s ne se contentent plus de marcher sur vous : ils/elles déposent sur vous leurs frustrations, leurs exigences, leurs colères ou leurs propres incohérences avant de poursuivre tranquillement leur chemin.

Le plus étonnant est que beaucoup de ces personnes pensent pourtant agir avec une grande générosité.

Elles sont convaincues que tendre l’autre joue est une preuve de sagesse

Cette expression est d’ailleurs devenue l’un des symboles de la soumission.
Combien de fois avons-nous entendu qu’il fallait supporter les injustices, ne pas répondre, laisser faire et faire confiance à Dieu, la Vie, quelque chose de plus grand que nous, pour rétablir les choses en son temps ?

Cette lecture a profondément marqué notre culture. Pour autant, je n’ai jamais compris la logique de cette proposition. Qu’y a-t-il de sage à se laisser faire et maltraiter ?

« Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant.
Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. »
Matthieu 5,39

Pendant longtemps, j’ai compris cette phrase, j’imagine un peu comme beaucoup de monde : comme une invitation disant :

Quelqu’un vous frappe ?
Tendez l’autre joue.

Autrement dit, ne répondez pas, supportez, laissez passer. Dieu, la Vie ou quelque chose de plus grand que vous finira bien par rétablir la justice.

Cette lecture paraît presque évidente.
À tel point que l’expression « tendre l’autre joue » est devenue, dans notre imaginaire collectif, l’attitude qu’adopterait une personne profondément bonne.
Celle qui ne répond pas au mal par le mal, qui accepte les blessures avec humilité et fait confiance à la Vie, à Dieu, à quelque chose de plus grand que nous, pour rétablir la justice.

Nous avons fini par confondre la bonté avec la capacité à tout supporter.

Mais quelque chose à continuer à me déranger dans cette proposition

Pourquoi Jésus parle-t-il de la joue droite ?

Pourquoi cette précision ?
Pourquoi ne dit-il pas simplement :

« Si quelqu’un te frappe, tends-lui l’autre joue » ?

À première vue, cela ne change rien…

Sauf si cette précision ne soit justement la clé de compréhension du texte.

Nous avons tous tendance à lire les écrits anciens avec nos lunettes d’aujourd’hui.
Nous donnons aux mots le sens qu’ils ont dans notre culture, comme si deux mille ans d’histoire n’avaient rien changé. Pourtant, un texte ne peut être compris indépendamment du monde dans lequel il a été prononcé.
Le contexte et l’environnement dans lesquels se déroulent les faits ont toujours leur importance.

Au Ier siècle, frapper quelqu’un sur la joue droite avec le revers de la main n’était pas un simple coup.
C’était un geste codifié.
Une manière d’humilier l’autre en lui rappelant sa position d’inférieur.
Le but n’était pas seulement de faire mal.
Le véritable message était :

« Tu es inférieur à moi. »

D’ailleurs, il n’était pas rare de juste donner un coup de gant léger, sans douleur en dehors de celle de l’humiliation.

C’est là que tout bascule. L’interprétation n’a plus rien à voir.

Jusqu’ici, j’avais lu cette scène comme l’histoire d’une personne qui accepte d’être frappée une seconde fois en mode paillasson.

Tu m’a déjà marché dessus ?
Ca te dirais d’essuyer copieusement tes semelles sales sur moi pour parfaire ton élan ?

Ainsi, subtilement, Jésus ne parlait pas de recevoir un deuxième coup.
Il avait beaucoup plus d’esprit que cela.
D’ailleurs, certains le décrive comme un révolutionnaire, un rebelle, pas un soumis.
Dans sa proposition, il nous parle d’utiliser le geste et les limitations de l’agresseur afin déjouer un rapport de domination.

En présentant l’autre joue, la victime ne répond ni par la violence, ni par la soumission.

Elle rend impossible la répétition du même geste. Elle oblige son agresseur à sortir du rôle qu’il s’était attribué et à abandonner, au moins symboliquement, la position de supériorité qu’il revendiquait.

Autrement dit, Jésus ne dit pas :

« Sois un paillasson et laisse-toi marcher dessus. »

Il dit quelque chose de bien plus subtil.

« Ne rends pas les coups… mais ne laisse personne décider de la place que tu occupes. »

Cette lecture n’est pas seulement passionnante sur le plan historique. Elle éclaire aussi nos relations d’aujourd’hui.
L’interprétation que nous avons fait de cette phrase biblique est le témoignage même de notre naïveté relationnelle. Symboliquement, elle nous révèle la facilité avec laquelle nous sommes prêt.e.s à appliquer une règle qui n’a pas de sens (spirituellement parlant).

De la à faire le parallèle entre le moment où nous sommes passé du statut de brebis au statut de moutons, il n’y a même pas un pas.

Arrêtons de faire cette erreur.

La bonté ne consiste pas à tout accepter.

Nous confondons la non-violence avec la passivité; ni Amour avec résignation.

Beaucoup d’entre nous pensent que poser une limite est une forme d’agressivité ou une affirmation de soi égoïste et malvenue.

Tout porte à croire que notre mécompréhension était là depuis le début.
Nous avons confondu la non-violence avec la passivité, la bonté avec l’effacement de soi et l’humilité avec la soumission.
Et si la véritable bienveillance ne consistait pas à subir, mais à sortir, avec intelligence et sans violence, des jeux de domination dans lesquels certains cherchent à nous enfermer ?

C’est précisément ce qui rend cette parole de Jésus si fascinante.
Elle ne nous invite pas à accepter une seconde humiliation.
Mais nous montre comment quitter le rapport de force sans pour autant entrer dans la soumission.

À bien y regarder, cette proposition ressemble à un mouvement de Taï Chi.
Le pratiquant ne cherche ni à opposer sa force à celle de son adversaire, ni à la lui renvoyer. Il accueille son mouvement, utilise son propre élan et le détourne jusqu’à lui faire perdre son équilibre.

Arrête d'être un paillasson ne tend pas bêtement l'autre joue

Jésus semble faire exactement la même chose sur le plan relationnel.
Il ne répond pas à la violence par davantage de violence. Et ne s’y soumet pas davantage.
Il utilise la logique même de l’agresseur pour rendre son jeu inopérant.
Celui qui cherchait à humilier se retrouve privé de son scénario.

Tendre l’autre joue n’e serait n’est donc définitivement pas un acte de faiblesse.
C’est un refus calme et profondément lucide de laisser quelqu’un décider de la place que nous occupons dans la relation.

Être profondément bienveillant ne signifie pas accepter d’être un paillasson.

Cela consiste à demeurer fidèle à ses valeurs tout en refusant, avec sérénité, d’alimenter les jeux de domination. C’est peut-être là l’une des plus belles leçons de ce texte : il existe une troisième voie, celle qui nous permet de préserver notre dignité sans jamais perdre notre humanité.

Si vous ressentez que vous souhaitez suivre cette troisième voie, je suis à votre service.
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